Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
Benjamin Lacombe signe avec Gatsby le Magnifique le quatrième opus de la collection Papillon Noir chez Gallimard, paru le 12 novembre 2025. Cette adaptation du chef-d’œuvre de Francis Scott Fitzgerald marque un tournant technique dans le travail de l’illustrateur français, qui expérimente pour la première fois l’encre de Chine associée à la feuille d’or. Le choix de ces matériaux dialogue directement avec l’univers fastueux des années folles et l’obsession du luxe qui traverse le roman américain, dans un ouvrage de 208 pages au format imposant de 20,4 x 28,5 cm proposé à 33 euros.

Papillon Noir constitue une initiative éditoriale singulière, imaginée et dirigée par Benjamin Lacombe pour effacer les frontières entre livre-objet, littérature, illustrations et bandes dessinées. La collection s’inscrit dans une volonté de réintroduire des illustrations dans les livres pour adultes, tradition française du XIXe siècle incarnée par Gustave Doré et Edmund Dulac que l’édition contemporaine avait progressivement abandonnée. Benjamin Lacombe explique que les nouvelles technologies d’impression et de fabrication permettent désormais de créer des sensations de lecture inédites, où le texte et l’image se répondent dans une expérience multisensorielle.
Lancée fin 2024 avec trois titres fondateurs — Le Portrait de Dorian Gray, Carmen et Les Sorcières de Venise —, la collection propose des romans graphiques d’exception qui puisent dans le fonds exceptionnel de la Maison Gallimard. Gatsby le Magnifique s’inscrit comme le premier classique américain adapté dans cette nouvelle lignée éditoriale, utilisant la traduction de référence de Philippe Jaworski.
Le processus créatif de cette adaptation se distingue par un choix technique totalement inédit dans la carrière de Benjamin Lacombe. Habitué à travailler principalement à la gouache et à l’huile sur papier, l’artiste a opté pour l’encre de Chine rehaussée de feuille d’or, une combinaison qui colle parfaitement à l’atmosphère du roman de Fitzgerald. Cette décision esthétique traduit visuellement le contraste entre le faste apparent des fêtes de Gatsby et la noirceur qui ronge les personnages, tout en évoquant l’Art Déco qui caractérise les années 1920.
Benjamin Lacombe développe un vocabulaire graphique spécifique à cette œuvre : silhouettes élancées, décors Art déco et paysages intérieurs aux teintes crépusculaires. L’illustrateur utilise systématiquement la technique du chiaroscuro, ce travail du clair-obscur qui consiste à passer progressivement de la lumière à l’ombre pour créer du volume et de la profondeur. Dans le contexte de Gatsby, elle amplifie la tension dramatique entre les apparences brillantes et la vacuité intérieure des protagonistes, chaque image prolongeant l’ambivalence du texte entre éclat et désillusion, rêve et mensonge.
L’ouvrage innove par une double narration qui établit un miroir troublant entre fiction et réalité. En parallèle du texte de Fitzgerald, une narration graphique retrace le destin de Zelda et Scott Fitzgerald, amants terribles et reflets poignants de leurs avatars littéraires que sont Daisy Buchanan et Jay Gatsby. Cette mise en abyme permet de souligner comment l’auteur a puisé dans sa propre vie tumultueuse pour nourrir son œuvre, établissant des correspondances visuelles entre les failles du couple Fitzgerald et celles de ses personnages.
Cette approche métafictionnelle enrichit considérablement la lecture du roman original en révélant les strates autobiographiques qui nourrissent l’écriture de Fitzgerald. Le lecteur découvre ainsi comment la fascination de Scott pour Zelda, jeune fille de la haute société du Sud, résonne avec l’obsession de Gatsby pour Daisy, incarnation du rêve américain inaccessible.
Au cœur du dispositif iconographique de cette adaptation, le papillon Monarque incarne la métamorphose et la délicate fragilité de l’amour que Gatsby porte à Daisy. Ce choix symbolique s’inscrit dans la cohérence de la collection Papillon Noir, dont le nom même évoque la dualité entre lumière et obscurité. Benjamin Lacombe explique que le papillon représente un être éphémère qui conserve sa beauté, une réflexion sur les Vanités qui traverse également son adaptation du Portrait de Dorian Gray.
Cette dimension métaphorique résonne particulièrement avec les symboles littéraires du roman original, notamment la lumière verte qui scintille au bout du quai de Daisy, représentant l’espoir non réalisé et les aspirations perpétuellement hors d’atteinte de Gatsby. L’illustrateur enrichit ainsi la lecture du texte de Fitzgerald par une grammaire visuelle qui amplifie la portée symbolique de l’œuvre, explorant les failles d’un monde fasciné par la richesse.
Pensé comme un objet d’exception, l’ouvrage intègre un dépliant sculpté qui offre une dimension tridimensionnelle à l’expérience de lecture. Cette prouesse technique transforme le livre en véritable œuvre d’art manipulable, pesant 1,050 kg pour ses 208 pages d’illustrations couleur. L’objet-livre lui-même propose une expérience tactile pensée pour solliciter les sens du lecteur.
Benjamin Lacombe insiste sur cette plasticité de l’objet qui n’est pas simplement un outil de lecture mais un moyen de plonger dans un univers. Les textures, les reliefs et la qualité de fabrication transforment la lecture en expérience physique, répondant selon l’illustrateur à un besoin croissant de réel dans des sociétés saturées de virtualité. Cette approche s’oppose volontairement à la tendance contemporaine à la miniaturisation, Lacombe privilégiant au contraire des formats très grands qui permettent au lecteur de se perdre dans les détails.
La Galerie Gallimard a accueilli du 26 novembre 2024 au 9 janvier 2025 une exposition présentant les originaux de la collection Papillon Noir, incluant les spectaculaires gouaches, huiles et aquarelles réalisées pour le Portrait de Dorian Gray. Cette dimension événementielle positionne les œuvres de Lacombe au-delà du simple statut d’illustrations de livre, les consacrant comme créations artistiques autonomes exposables en galerie. L’illustrateur a ainsi pu présenter son processus créatif et les techniques mixtes qu’il emploie pour chaque titre de la collection.
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