Fresque de Chloé Wary effacée : Champigny-sur-Marne condamnée à 1 100 €

7 min de lecture
  • Le tribunal judiciaire de Paris a condamné Champigny-sur-Marne pour avoir fait effacer une fresque de l’autrice de bande dessinée Chloé Wary.
  • Longue de 23 mètres, l’œuvre participative reprenait les personnages de Saison des Roses et Rosigny Zoo, deux BD publiées aux éditions FLBLB.
  • Le jugement du 1er octobre 2026 reconnaît une atteinte au droit moral de l’autrice et lui accorde 1 100 € de dommages-intérêts.
  • Cette indemnisation, très inférieure aux sommes réclamées, est contestée par Chloé Wary et son syndicat. La fresque ne sera pas reconstituée dans le cadre de l’accord initialement envisagé.

Trois ans après l’effacement de sa fresque à Champigny-sur-Marne, Chloé Wary obtient gain de cause devant la justice. Dans un jugement rendu le 1er octobre 2026, le tribunal judiciaire de Paris a condamné la commune pour atteinte au droit moral de l’autrice de bande dessinée. La réparation accordée s’élève toutefois à seulement 1 100 €, une somme que l’artiste et le Syndicat national des auteurs et des compositeurs (SNAC) jugent insuffisante.

La condamnation concerne une œuvre collective inspirée de deux albums de Chloé Wary, intégralement recouverte de peinture blanche trois jours après son inauguration. Si la justice reconnaît que la commune ne pouvait pas détruire librement cette création, la décision laisse entière la question de la disparition de la fresque et de sa réparation.

Une fresque de 23 mètres inspirée de Saison des Roses et Rosigny Zoo

En avril 2023, Chloé Wary signe une convention avec la mairie de Champigny-sur-Marne pour réaliser une fresque murale à la demande de la médiathèque Jean-Jacques Rousseau et de la Maison des Arts. Le projet prend place sur le mur du parking Carnot, dans le Val-de-Marne.

Baptisée Champigny Zoo, cette création de 23 mètres de long est réalisée avec le graffeur Romain Roulin et la participation d’habitants, notamment des jeunes du quartier et des membres du club de football local. Les travaux commencent en juin 2023 et se poursuivent pendant plusieurs semaines.

L’œuvre transpose dans l’espace public les personnages et les décors de deux bandes dessinées publiées aux éditions FLBLB. La première, Saison des Roses, parue en 2019 et récompensée par le Prix du public France Télévisions au Festival d’Angoulême 2020, suit une équipe féminine de football de banlieue. La seconde, Rosigny Zoo, publiée en 2023, raconte les trajectoires de quatre amis d’enfance confrontés notamment à la transformation de leur environnement urbain et à la disparition de lieux collectifs.

Les deux récits se déroulent à Rosigny-sur-Seine, une ville fictive inspirée de plusieurs communes de banlieue parisienne. Dans Rosigny Zoo, Chloé Wary transpose notamment son expérience de la fermeture d’une maison des jeunes et de la culture à Chilly-Mazarin. La place des habitants, les pratiques culturelles et l’accès aux espaces communs constituent ainsi des éléments centraux de son univers.

La fresque prolonge ces préoccupations en faisant apparaître les personnages de ses albums dans un lieu fréquenté par les habitants. En septembre 2023, l’autrice y ajoute deux inscriptions liées à l’actualité : « Rubiales fuera », en référence au baiser non consenti de Luis Rubiales, alors président de la Fédération espagnole de football, à la joueuse Jenni Hermoso, et « Justice pour Nahel », en référence à l’adolescent mortellement blessé par un tir policier à Nanterre en juin 2023.

La première inscription fait directement écho au football féminin abordé dans Saison des Roses. La seconde inscrit la fresque dans une actualité qui touche les quartiers populaires, également présents dans les récits de l’autrice.

Pourquoi la fresque a été entièrement recouverte de peinture blanche

La fresque est inaugurée le 7 octobre 2023. Trois jours plus tard, elle disparaît sous une couche de peinture blanche. Chloé Wary n’a été ni prévenue ni consultée avant l’intervention.

Le différend porte sur l’inscription « Justice pour Nahel », longue d’environ 50 centimètres sur une œuvre de 23 mètres. Pour justifier sa demande de retrait, la municipalité invoque notamment le principe de neutralité du service public et un risque de trouble à l’ordre public.

La commune explique avoir demandé à un prestataire d’effacer uniquement cette mention. Selon sa version, le recouvrement intégral de la fresque résulte d’une erreur d’exécution.

Mais la destruction concerne l’ensemble des personnages, des scènes et des couleurs de la composition. La signature de Chloé Wary, restée visible sur un mur adjacent, est également effacée quelques jours plus tard, selon les éditions FLBLB.

L’autrice et le SNAC engagent alors des discussions avec la municipalité pour obtenir la reconnaissance du préjudice et envisager la réalisation d’une nouvelle fresque. Les négociations n’aboutissent pas. En décembre 2024, Chloé Wary et le syndicat assignent la commune devant le tribunal judiciaire de Paris.

Pourquoi la justice a condamné Champigny-sur-Marne

Dans sa décision du 1er octobre 2026, le tribunal judiciaire de Paris reconnaît que la fresque est protégée par le droit d’auteur et que Chloé Wary demeure titulaire du droit au respect de son intégrité.

La propriété du mur et le financement de la commande ne permettent pas à la commune de disposer librement de la création. Le droit français distingue en effet la propriété matérielle d’un support des droits de l’auteur sur l’œuvre qui y figure.

Le tribunal retient notamment deux éléments pour établir la responsabilité de Champigny-sur-Marne :

  • L’absence de restrictions dans le contrat : la convention signée avec l’autrice ne comportait ni cahier des charges encadrant le contenu de la fresque ni obligation particulière de neutralité. Le tribunal écarte ainsi la faute que la commune reprochait à Chloé Wary.
  • Le caractère disproportionné de la destruction : même en supposant qu’un motif légitime ait justifié le retrait de l’inscription contestée, celle-ci pouvait être masquée ou effacée sans entraîner la disparition de l’ensemble de l’œuvre.

Pour les juges, la destruction réalisée sans le consentement de l’autrice suffit à caractériser une atteinte au droit au respect de l’œuvre. La commune est donc condamnée à verser 1 100 € de dommages-intérêts à Chloé Wary au titre de son préjudice moral, ainsi qu’aux dépens.

Le jugement applique à cette commande publique un principe déjà établi : une création artistique conserve sa protection juridique, même lorsqu’elle a été réalisée sur un support appartenant au commanditaire. Il ne signifie pas que toute modification d’une œuvre commandée serait interdite, mais sanctionne ici un effacement intégral jugé disproportionné.

Pourquoi les 1 100 € d’indemnisation sont contestés

La reconnaissance de l’atteinte au droit moral représente une victoire pour Chloé Wary. Le montant de la réparation est cependant très éloigné des demandes présentées devant le tribunal.

L’autrice et le SNAC réclamaient notamment 50 000 € au titre de l’atteinte au droit au respect de l’intégrité de la fresque. Une autre demande, de 20 000 €, concernait la perte de chance de percevoir des redevances liées à l’exploitation de l’œuvre. Le tribunal a rejeté cette seconde demande.

Le montant finalement accordé, 1 100 €, correspond à une somme évoquée pendant les négociations amiables avec la municipalité. Chloé Wary et son syndicat avaient alors proposé un forfait de 1 000 €, majoré de 10 % au titre de l’atteinte au droit moral, dans le cadre d’un projet visant à réaliser une nouvelle fresque.

Cette proposition était associée à la perspective d’une reconstitution. Or, les discussions ont échoué et l’œuvre ne sera pas recréée dans ce cadre. La somme initialement avancée pour accompagner une réparation concrète devient ainsi l’indemnisation judiciaire d’une fresque définitivement effacée.

Interrogée par ActuaLitté après le jugement, Chloé Wary exprime son soulagement de voir son droit reconnu, mais déplore une indemnisation qui ne correspond pas au préjudice qu’elle estime avoir subi. Le SNAC conteste également le montant retenu, qu’il considère trop faible pour une œuvre détruite sans possibilité de reconstitution dans les conditions initialement envisagées.

La procédure a par ailleurs nécessité plusieurs années de démarches et mobilisé des moyens financiers importants. Une cagnotte de soutien avait permis de réunir 1 500 €, une somme inférieure aux frais engagés par le syndicat pour accompagner l’autrice. Le tribunal a également rejeté la demande du SNAC visant à obtenir réparation de son propre préjudice.

Au-delà de l’indemnisation, la condamnation ne prévoit pas la remise en état de la fresque. Les personnages de Saison des Roses et de Rosigny Zoo, qui avaient quitté les pages des albums pour rejoindre un espace public de Champigny-sur-Marne, n’y ont donc pas retrouvé leur place.

Le SNAC indique examiner les suites à donner à la décision et poursuivre son accompagnement de Chloé Wary. Au 13 octobre 2026, aucune nouvelle décision judiciaire n’est intervenue dans cette affaire.

Sources principales

Crédit image : Editions FLBLB.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués.