Auteur :
Pierre-Clément Cazon
Directeur de la publication.
Plus de cinquante ans après leur création, la majeure partie des dessins réalisés par Mœbius pour le Dune inachevé d’Alejandro Jodorowsky est revenue à la succession de l’artiste. La remise a eu lieu le 22 juillet 2026, plus de sept ans après la fin du contentieux devant la Cour de cassation.
Ces œuvres ne formaient pas un album destiné à la publication. Elles avaient été conçues pour préparer les personnages, les costumes, les décors et les plans d’une adaptation du roman de Frank Herbert qui ne fut jamais tournée.
Camera One avait acquis en 1974 les droits d’adaptation cinématographique de Dune. La société de production dirigée par Michel Seydoux confia ensuite le projet à Alejandro Jodorowsky, qui réunit plusieurs artistes afin de construire son univers visuel.
Jean Giraud, connu sous les signatures Gir et Mœbius, travailla sur cette préproduction entre 1974 et 1976. La procédure judiciaire porte sur plus de 250 planches originales, chacune comprenant plusieurs dessins. Les feuilles avaient été remises à Camera One pour être reproduites et utilisées pendant la préparation du long-métrage.
Le film fut abandonné faute de moyens, mais les originaux restèrent chez le producteur. En février 2011, Jean Giraud rappela à Camera One qu’il n’avait cédé ni la propriété des œuvres physiques ni le droit de publier les dessins en dehors de la production. L’artiste mourut en mars 2012 sans les avoir récupérés.
La cour d’appel de Paris reconnut le 28 février 2017 que la succession était propriétaire des supports matériels et ordonna leur restitution. Camera One et Michel Seydoux contestèrent cette décision devant la Cour de cassation.
Le 20 février 2019, la première chambre civile rejeta leurs pourvois. La décision imposant le retour des œuvres devint alors définitive. Les originaux demeurèrent néanmoins chez Camera One pendant plus de sept années supplémentaires.
La récupération annoncée en juillet 2026 marque l’application concrète de cette décision. Elle intervient environ un demi-siècle après la remise des dessins au producteur pour les besoins du film.
Le litige portait sur la nature de la remise des originaux. Camera One avait commandé à Mœbius un travail de conception graphique, mais cette commande ne constituait ni un don des dessins ni une cession automatique de leurs supports matériels.
La justice a considéré que le contrat d’entreprise conclu pour la création des œuvres s’accompagnait d’un dépôt des feuilles auprès du producteur. Camera One devait les conserver pour les besoins du projet, puis les rendre à leur propriétaire. L’abandon du film ne supprimait pas cette obligation.
La durée de conservation ne permettait pas davantage à la société de devenir propriétaire. Un dépositaire détient un objet pour le compte d’autrui et ne peut invoquer le seul passage du temps pour se l’approprier.
La procédure distingue également la propriété des originaux physiques des droits d’auteur. Posséder une feuille ne donne pas automatiquement le droit de la reproduire ou de la publier. Disposer de droits d’exploitation sur une image ne signifie pas non plus posséder le papier sur lequel elle a été dessinée.
L’organisation des dessins en cases les rapproche visuellement de planches de bande dessinée, mais leur fonction était cinématographique. Ils devaient traduire le scénario en plans successifs, déterminer les cadrages et guider les mouvements prévus pour la caméra.
Mœbius collabora notamment avec Alejandro Jodorowsky et Dan O’Bannon. Il participa à la création des personnages, de leurs costumes et des décors, tout en donnant une forme visuelle aux séquences imaginées pour le film.
Le storyboard devait permettre aux producteurs et aux studios de parcourir l’adaptation avant le début du tournage. Le projet fut abandonné avant cette étape, mais son travail de préproduction conserva une place particulière dans l’histoire du cinéma de science-fiction.
Cette expérience précède les autres collaborations cinématographiques de Jean Giraud. Il fut engagé en 1977 pour concevoir des costumes d’Alien, le huitième passager, avant de travailler sur Tron, Les Maîtres du temps, Abyss et Le Cinquième Élément.
Les feuilles récupérées reviennent désormais sous la garde matérielle de la succession de Jean Giraud. Leur retour permet de les réunir au fonds consacré au dessinateur après plusieurs décennies passées chez le producteur.
Cette restitution ne transforme pas le storyboard en projet éditorial et ne modifie pas la séparation entre la propriété des originaux et les droits nécessaires à leur reproduction. Elle règle la détention des pièces revenues à la succession, plus de cinquante ans après leur création.
Crédit image : Guillaume Jacquet, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.